Il ne faut pas confondre « île de Gorée » et « baie des Cochons »

…et ce, même si l’architecture de style colonial donne à cette cité insulaire une petite touche cubaine ma foi fort sympathique.

Découverte par un Portugais, l’île devient une possession hollandaise avant d’être récupérée par les Français qui se la disputeront avec les Anglais jusqu’à un accord en 1802 en faveur de la France.

Si le lieu attire surtout les touristes venus visiter ce symbole de l’horreur du commerce pratiqué par les esclavagistes négriers européens avec la complicité des rois locaux, il sert également d’endroit de détente pour les Dakarois qui peuvent s’offrir la traversée – celle-ci coûtant moins cher aux résidents qu’aux étrangers. En outre, l’île est habitée, étant un des arrondissements de la capitale sénégalaise.

Dès notre arrivée au port de Dakar, je vis ma seule déception de la journée : les patrons de l’entreprise qui gère les installations portuaires se sont contentés, pour le nom de leur société, d’un timide « Dakar-Nave » dont la sonorité évoque un potager, alors qu’ils avaient la chance de pouvoir oser un très décalé « Dakar-Naval ».

Après une courte traversée, Sophie, Benjamin et moi posons enfin le pied (un chacun, pour commencer) sur l’embarcadère de la crique de Gorée. Je viens de lire que l’étymologie de ce nom remonte à l’époque des Hollandais, qui avaient appelé l’île Goede Reede, c’est-à-dire « bonne rade ». Rien à voir donc avec de petits cochons, ce qui aurait pourtant été pour le moins ironique dans la capitale d’un pays essentiellement musulman.

Après un rapide pique-nique à base de sandwiches aux oeufs, en tête-à-tête avec un coq, nous nous aventurons dans un petit dédale de ruelles aux teins pastel. Nos pas nous mènent au musée historique situé dans l’ancien fort d’Estrées, idéal pour nous accorder un peu de fraîcheur pendant les heures les plus chaudes de la journée. La visite, un peu longue à cause du caractère trop généraliste du musée, nous permet cependant de découvrir toute l’ampleur des atrocités de la traite négrière. Nous sommes particulièrement frappés par l’ingéniosité déployée par les concepteurs de ces bateaux qui devaient transporter un maximum d’esclaves dans un minimum d’espace. Stockés dans des conditions que nous n’accepterions même pas pour le bétail aujourd’hui, assis dans un espace haut d’un mètre ou couchés tête-bêche pour gagner de la place, les esclaves étaient cependant sortis régulièrement sur le pont et obligés à danser, pour éviter l’ankylose et garder « la marchandise en bon état ».

C’est dans un état d’esprit que vous pouvez aisément imaginer que nous nous mettons ensuite en route pour visiter la maison des esclaves. En chemin, nous nous perdons et montons sur le Castel, une esplanade dominant l’océan sur laquelle trône un énorme canon qui ne fut – tristement – efficace qu’une seule fois, quand la France de Vichy s’en servit pour couler un navire britannique en septembre 1940.

La visite de la maison des esclaves nous réserve un moment à la fois très intéressant et pourtant assez difficile. Il faut savoir que l’île n’est pas forcément importante par le nombre d’esclaves qui y ont transité – beaucoup trop, de toute façon – car d’autres ports d’Afrique de l’Ouest ont contribué bien davantage à la déportation des neuf à quinze millions, selon les estimations, de victimes de la traite dite atlantique (par opposition aux traites transsaharienne et arabe). Par contre, la maison des esclaves constitue un témoignage poignant de l’inhumanité des traitements infligés aux victimes de cet infâme commerce : la taille des cellules, l’horreur des cachots, la porte s’ouvrant sur la sinistre jetée… Quand je vois soudain passer un petit garçon blondinet, inconscient de l’importance de l’endroit, devant cette fameuse « porte du non-retour », je ne manque pas l’occasion de saisir un cliché singulier.

Le guide, excellent, ne fait de concession ni aux Africains, ni aux Européens quant à la responsabilité du commerce négrier. De fait, sans la complicité de nombreux rois africains qui obtenaient ou conservaient leurs trônes et recevaient un soutien militaire des puissances européennes en échange d’esclaves capturés lors des guerres tribales, jamais la traite négrière atlantique n’aurait connu une telle ampleur, sans commune mesure en termes de logistique et de systématisation avec l’esclavagisme pratiqué par les Arabes, les Maures ou même les tribus négro-africaines entre elles. Notre guide conclut : « De même que les Africains d’aujourd’hui peuvent blâmer ceux d’hier pour leur complicité et leur passivité face au pillage passé de nos ressources humaines, de même les Africains de demain pourront nous blâmer d’avoir laissé piller nos ressources naturelles au prix de notre développement. » Il n’hésite pas à comparer cette ancienne exploitation par l’Europe avec la situation actuelle, où de nombreux dirigeants africains, vrais dictateurs ou présidents pseudo-élus, sont maintenus en place avec la complicité – par lobbying interposé – des multinationales, à condition de fermer les yeux sur le pillage systématique des ressources naturelles de leurs pays par ces nouveaux maîtres du Monde.

En sortant de là, nous ressentons le besoin de lâcher un peu la pression. Comme le coucher de soleil est pour bientôt, l’enchantement provoqué par les couleurs des bâtiments de l’île est à son paroxysme. Nous trouvons bientôt un endroit isolé pour profiter sereinement des dernières lueurs du jour.

Et pour conclure, un cliché – dans les deux sens du terme – inopiné qui tombe à pic : à peine sortis de la maison des esclaves, en passant devant l’embarcadère de cette île symbole de l’atrocité de l’esclavage, que voyons-nous ? Un toubab qui se fait cirer les chaussures par deux jeunes garçons sénégalais. Bien sûr, dans l’absolu ces gamins ont besoin de gagner de l’argent et ce blanc va leur en fournir un peu mais… est-ce vraiment le meilleur endroit ?

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(mardi 7 décembre)

Publicités
Publié dans Sénégal | 1 commentaire

Dakar, de taxi en taxi

Revenir le dimanche soir de Popenguine à Dakar n’est pas forcément dépaysant pour un Belge. Les bouchons à n’en plus finir et le sable entre les orteils donnent à la chose un petit air de « retour de week-end à la mer » plutôt familier. Bien sûr, il n’y a pas le ring ni le viaduc de Vilvoorde, et il faut faire abstraction des moutons attachés sur le toit des bus, mais quand même…

Notre arrivée à la capitale, dans l’appartement de Caroline, prolonge notre installation dans un confort assez européen qui rendra difficile la réacclimatation au van, quelques jours plus tard. Carpe diem cependant, et nous ne gâchons pas notre plaisir en prenant une bonne douche froide (l’eau chaude est un luxe réservé aux grands hôtels et aux maisons de riches expats, entendez des expats qui ne sont pas coopérants – no pun intended, Sophie et Benja).

Difficile d’embrasser en quelques jours une ville comme Dakar, a fortiori de la résumer en quelques lignes. Il est cependant une chose qu’on remarque de suite à Dakar, et ce sont ses taxis. Les remarquer est d’ailleurs salutaire, tant ils sont prompts à démarrer et lents à s’arrêter. Quant aux passages « protégés », s’ils existent bien, à moitié effacés sur le goudron, leur efficacité tient du vœu pieux. Allah vous protège, et c’est déjà beaucoup.

La séance d’embouteillage du dimanche m’ayant – temporairement – découragé de la conduite urbaine au Sénégal, c’est en taxi que nous partons à l’aventure lundi matin en compagnie de Benjamin, tandis que Pascale va courageusement en réunion aux bureaux de la CTB (Coopération Technique Belge) à Dakar. Au programme de cette première course en taxi, cours accéléré de langue wolof (Nangadèf = Bonjour, Ba Benèèn = Au revoir, Deredjef = Merci), découverte qu’à Dakar il y a des gens qui ramassent les déchets (même si ça ne se remarque guère) et constatation d’une nouvelle contradiction que ce pays à écrasante majorité musulmane qui réserve cependant des larges espaces publicitaires aux marques de bières (beaucoup de Sénégalais se proclament eux-mêmes « musulmans de gauche » ou, mieux, « musulmenteurs »).

Les courses en taxi, si elles permettent de découvrir la vie de la cité sans le stress de la conduite active – on n’échappe pas au stress propre au fait d’être le passager d’un tombeau roulant – et avec le bénéfice de musique ou d’infos locales, ne favorisent cependant pas l’orientation dans la ville, car les chauffeurs de taxi semblent s’ingénier, sans doute pour protéger leur gagne-pain, à emprunter pour rejoindre un même point A à un même point B une multitude d’itinéraires dont la connaissance relève vraisemblablement des arcanes de la profession.

Petite note linguistique de la part d’un profane en la matière : à l’écoute des journaux parlés, on se rend compte que tout discours en langue wolof est ponctué d’un nombre invraisemblable de mots français. Tout se passe comme si cette langue (et d’autres en Afrique de l’Ouest), qui avait sans doute cessé d’évoluer à cause de la présence coloniale pour être ensuite réappropriée par la population après l’indépendance, n’avait pu faire autrement qu’incorporer tels quels des mots du colonisateur évoquant des notions sans correspondance dans la culture traditionnelle. Je me demande souvent pourquoi les Académiciens s’échinent à inventer des courriel, toile et autre publipostage alors que l’évolution – même brutale – des langues est un exemple de brassage culturel des plus encourageants.

Lors de nos nombreuses courses en taxi, nous avons pu détailler le décorum intérieur des taxis dakarois : l’inévitable portrait de Bamba qui pend au rétroviseur (voir « Ce qu’on pense de Touba, disons-le tout haut »), une sur-boîte de mouchoirs en papier en fer blanc décoré (le chauffeur de la vidéo ci-dessous n’avait pas fait beaucoup d’efforts en la matière), un tapis pour la prière, soigneusement plié au-dessus du compteur (ça sert aussi à ramasser la poussière) et un diffuseur de parfum préalablement acheté à un vendeur ambulant pendant un arrêt à un feu, juste avant d’essayer de l’écraser.

La belle voie bordée de palmiers, le soleil et le parc d’attraction en arrière-plan donne une note californienne à l’ensemble, mais ne vous y trompez pas : ça s’arrête là.

Une particularité des chauffeurs de taxi dakarois, c’est qu’ils connaissent parfois moins bien votre destination que vous. Mais répondre « Non, je ne sais pas. » semble être un sacrilège au Sénégal, et dans les premiers temps on se retrouve régulièrement à un tout autre endroit que la destination souhaitée, occupé à tergiverser avec le chauffeur de taxi qui vous demande si « Librairie Clairafrique » ou « Librairie des Quatre Vents » ça fait vraiment une grande différence vu qu’après tout, dans les deux cas il est question de livres.

Si vous êtes têtus, cependant – ceux qui nous connaissent bien savent que nous le sommes –, votre chauffeur finira par ouvrir sa fenêtre et demander à un quidam s’il ne connaît pas l’endroit que vous cherchez. Mieux vaut être patient, vous avez déjà passé cinq minutes à négocier le prix de la course de 5000 à 1500 francs CFA avant de partir, alors autant profiter sereinement du temps supplémentaire que l’ignorance de ce brave taximan vous aura permis d’accorder à cette expérience mystique.

Observez, par exemple, le courage et l’abnégation du préposé au carrefour que la mort roulante frôle à chaque instant et qui, s’il ne finit pas en décoration pour pare-choc de car rapide, terminera sa carrière suite à un cancer du poumon ou une insuffisance respiratoire, incapable de souffler plus longtemps dans son sifflet pour un salaire de misère.

Au bout d’un certain, on commence à prendre du recul par rapport aux tarifs pratiqués par les taxis. Et on ressent comme un malaise. Bien sûr, il faut négocier pour ne pas se ruiner, si l’on veut voyager longtemps. N’empêche… Avec du diesel à 650 francs CFA le litre, comment diable les taximen peuvent-ils s’en sortir en touchant en moyenne 1500 CFA pour une course de 15-20 minutes ? C’est un mystère que nous n’avons pu percer.

Et pour terminer, une astuce : comment connaître le prix juste pour votre course ? Rien de plus facile. Négociez avec le premier taxi que vous arrêtez jusqu’à ce que celui-ci parte, dégoûté. Arrêtez le taxi suivant en augmentant votre offre-butoir de quelques centaines de francs CFA, ça devrait être bon !

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(du dimanche 5 au dimanche 12 décembre)

Publié dans Sénégal | Laisser un commentaire

« Vous viendrez au poste pour vous imprégner du texte. »

Telle est la sentence prononcée par ce diligent officier de police qui nous a cueillis à la sortie de Thiès. Ça devait arriver : juste le jour où nous partons pour un week-end « playa » à Popenguine en compagnie de nos nouveaux copains belges, alors que nous sommes à six dans le van – ça fait trois de trop – il faut que nous tombions sur un flic zélé.

Il faut dire que c’est la saison, aussi. Durant les semaines qui précèdent et suivent la fête de Tabaski – appellation locale de la fête du mouton – les policiers, ayant besoin de renflouer les caisses, sont particulièrement actif dans la recherche de petites bêtes – et de bakchichs.

Sophie, que cette pratique révolte autant que moi, mais qui ressent davantage le besoin de l’exprimer, demande à la crapule « Et les taxi sept places que nous voyons passer, c’est légal peut-être ? » Suivent la fameuse réplique du policier et une longue palabre au cours de laquelle je combine mensonge, manipulation, humour et respect feint de la fonction policière. Résultat : on s’en sort à 3000 francs CFA. Le week-end commence bien.

Après un bout de route tranquille – c’est-à-dire sans trous – nous arrivons enfin à Popenguine qui, contrairement à ce que j’avais d’abord pensé, n’est pas un festival de musique pop pour lesbiennes, mais un village balnéaire regroupant une des rares communautés chrétiennes de la région. Ici, les pendentifs à l’effigie de Bamba cèdent la place à des croix et des chemises « Jésus vous aime » fort colorées.

Et, soyons honnêtes, ça fait un bien fou de se retrouver à faire la fête entre Belges, à causer d’amis communs, de la Belgique, mais aussi du Sénégal, des Sénégalais, des pannes de courant, des routes foireuses, et que sais-je encore.

Sur la plage, nous faisons office d’attraction pour tous les gamins des environs. Car même si la mer nous semble chaude, gens du Grand Nord que nous sommes, les Sénégalais nous regardent bizarrement car eux trouvent que pendant la saison sèche, la mer est trop froide !

Plage, barbecue, repos, plage… le week-end passe vite à ce train-là, et nous nous trouvons rapidement au dimanche soir, dans les embouteillages de Dakar où nous allons passer la semaine, hébergés avec Pascale et Benjamin dans l’appartement de Caroline, une des coopérantes belges avec qui nous avons passé le week-end.

Y’a pas, quand on voyage longtemps, une petite pause « belgitude » ça fait du bien !

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(samedi 4 et dimanche 5 décembre)

Publié dans Sénégal | Laisser un commentaire

Ce qu’on pense de Touba, disons-le tout haut !

Pour notre séjour au Sénégal, nous avions au moins une balise vaguement fixe : à un moment ou un autre, nous allions rencontrer Pascale, la sœur de notre pote Florence, que cette dernière nous avait rencardée avant le départ. Au passage, Flo, si tu nous lis : merci ! Pascale était installée depuis environ deux mois au Sénégal, en tant que junior à la Coopération Technique Belge, et nous avait répondu avec enthousiasme.

De notre côté, après les impressions contrastées de Saint-Louis, nous nous sommes sentions prêts à nous poser en toute « cosytude » et en toute « belgitude » histoire de décompresser un peu. Pascale nous ayant informé qu’elle habitait à Kaolack, une ville du centre sénégalais qu’elle décrivait comme « une ville de Sénégalais, pas une ville pour toubabs » – nous aurons l’occasion d’en reparler plus tard – nous nous sommes mis en retour un beau matin, à midi (bah oui…), pour la rejoindre.

Tout s’étant décidé en dernière minute, il s’avérait que Pascale et Benjamin, son cher et tendre venu lui rendre visite pendant un mois, étaient finalement en partance pour Thiès, près de Dakar, où ils retrouveraient d’autres jeunes expats belges pour un week-end à la mer (un peu comme quand on va à Koskijde, sauf qu’ici on peut se baigner même en décembre) auquel nous étions gentiment conviés. Super bonne nouvelle !

Mais du coup, il nous fallait trouver quelque chose pour meubler cette journée, la farniente par 40°C au soleil n’étant pas une option acceptable. Notre cher ami Lonely Planet nous a appris rapidement que, à un petit (sur carte) détour près, nous pouvions visiter la « ville sainte » du Sénégal : Touba. La description qu’en faisait le guide faisait à la fois peur et envie… Comment hésiter ?

En biroute pour Touba, donc !

Ici, une petite remise en contexte s’impose. Aucune personne arrivant au Sénégal en étant douée d’un minimum de sens d’observation et de curiosité ne peut ignorer certains phénomènes qui, pour être significatifs a posteriori, apparaissent d’abord comme profondément mystérieux.

Tout d’abord, il y a ces inscriptions en arabe translittéré français qu’on voit sur tous, tous, tous les taxis et cars rapides, avec en tête le fameux ALHAMDOULIHLLAH qu’on peut traduire par « grâce à Dieu », dans le sens « puisque Dieu le veut » ; par exemple, au Maroc, quand on vous demande Là bès ? (« Ca va ? »), vous pouvez répondre Bérèr, hamdou’llah (« Très bien, grâce à Dieu ! »). Quiconque a déjà pris un de ces moyens de transport vous dirait qu’une inscription plus judicieuse serait INCH’ALLAH, qui signifie « Si Dieu le veut ! »… Petite digression à propos des Sénégalais et de la langue arabe : nous avons eu une édifiante conversation avec un charmant monsieur, à propos de l’appel de la prière. Quand il nous a parlé de la personne qui lançait l’appel, le « muèzain » (en prononçant le -ain comme dans « pain »), je lui dis, un peu snob : « Ah oui, le muezzin (en arabe), vous voulez dire ? »Oui, c’est ça, mais en français on dit muèzain. »

Ensuite, il y a le mot TOUBA que l’on voit partout. Mais alors là, par-tout : il y a des épiceries TOUBA, des pharmacies TOUBA, des cars TOUBA, des garagistes TOUBA (ça tombe bien, vu l’état des cars), bref, tout TOUBA. Le touriste qui débarque pourrait légitimement se demander si les Touba ne sont pas au Sénégal ce que les Durand sont à la France.

Il y a encore ces drôles de mendiants, jeunes adultes, qui n’ont l’air ni maigres ni affamés, mais sont habillés en patchwork bizarre, portent de drôles de chapeaux sur leurs dreadlocks et vous tendent d’un air insistant des espèces de gamelles en plastique, escomptant manifestement que vous y déposiez une obole.

Et enfin, il y a ces affreux pendentifs kitchissimes – genre, tellement kitche qu’un Saint Antoine de Padoue phosphorescent paraîtrait en comparaison d’une austérité déprimante – représentant tantôt un vieillard enturbanné de blanc, tantôt un personnage ressemblant, mais vêtu de noir.

Que signifie tout cela ? Le début de la réponse, c’est accoudés au zinc du « Comptoir » que nous l’avons obtenu, en discutant avec N’della et son patron Stéphane. La suite nous a été livrée par le Lonely Planet ainsi que par de nombreuses discussions avec des expats et, bien entendu, des Sénégalais. Je vais tenter de vous résumer la situation telle que nous l’avons comprise et perçue (j’entends par là que non, ce ne sera pas objectif).

Dans l’Islam orthodoxe, tel qu’on peut supposer qu’il se pratique à la Mecque, et plus généralement dans le monde arabe, le croyant a une relation directe avec Dieu par la prière. En effet, comme le prêtre pour les chrétiens, l’imam a essentiellement un rôle de célébrant, voire de guide moral ou spirituel. Pour le reste, personne n’est censé entretenir une relation privilégie avec Dieu.

Cependant, l’expansion de l’Islam en Afrique s’est heurtée à la même inertie religieuse que le christianisme avant et/ou après lui : bien souvent, la nouvelle religion était, au mieux, mélangée aux croyances animistes ancestrales – essentiellement monothéistes, quoi qu’on en dise – pour en faire une popote locale qui tournait pas trop mal.

Ainsi, en Afrique de l’Ouest ainsi que dans certaines régions du Maroc, le concept de « marabout » a perduré, évoluant de « personne ayant le pouvoir de communiquer avec les esprits » à « saint ayant un rapport privilégié avec Dieu ». Dans les colonies de l’Afrique française, quand les chefs de tribus eurent été éliminés, ces « nouveaux marabouts » se trouvèrent tout naturellement occuper la niche écologique laissée vacante de « leader charismatique à l’échelon local ».

L’histoire de Touba et l’explication de tous les phénomènes mystérieux cités plus haut commencent avec un marabout qui devint un peu spécial vers la fin du XIXième siècle : Cheikh Amadou Bamba.

Né en 1953, Bamba ne fut pendant de longues années qu’un modeste marabout parmi d’autres. C’est l’allégeance sans retenue d’un de ses talibés (disciples), Cheikh Ibra Fall, qui rendit Bamba si populaire. « Lampe » Fall, comme on le surnomme souvent – on voit d’ailleurs ce nom un peu partout également – estimait qu’il est aussi important de servir Allah par le travail physique que par la prière, et il renonça pour cette raison à l’étude du Coran et au jeûne du Ramadan, estimant que Dieu avait besoin de lui en permanence.

Bamba fonda la confrérie mouride en 1887 et Cheikh Ibra Fall créa, plus tard, son propre groupe de fidèles, appelés « Baye Fall ». Ces jeunes mourides portant des dreadlocks, des amulettes en cuir et de larges vêtements en patchwork consacrent leur temps à la confrérie, que ce soit en récoltant des fonds ou en travaillant dans les chantiers agricoles ou urbains de la région de Touba. Au fil des années, l’administration coloniale française commença à s’inquiéter de l’influence du mouridisme qui rassemblait un nombre sans cesse croissant de fidèles. Bamba fut envoyé en exil mais finit par pouvoir revenir au pays, en 1907. Son aura n’en fut que plus grande, au point que la date de son retour est célébrée en grande pompe lors du grand Magal de Touba.

Touba, donc, est la ville que choisit le marabout comme centre de la confrérie. Située au coeur du bassin de l’arachide, cette cité est devenue un noeud spirituel et économique à l’échelle du territoire sénégalais. L’afflux d’argent provient, outre de la production d’arachides, de la participation financière des fidèles. Un bon mouride, en effet, reverse dix pour cent de ses revenus à la confrérie, autant dire au marabout descendant de Bamba et à sa famille. Quand on sait l’importance de la diaspora sénégalaise, pas seulement en francophonie mais partout dans le monde – une proportion importante des chauffeurs de taxi new-yorkais sont des mourides, par exemple – on ne s’étonne pas que le marabout roule en limousine. En outre, lors du grand Magal, les fidèles viennent en masse – le ministère de l’intérieur sénégalais parle de plusieurs millions de personnes, ce qui semble exagéré, mais ça donne quand même une idée – pour honorer la mémoire du marabout et verser une obole plus ou moins importante. Une Française, qui a eu l’occasion de participer à l’évènement, nous a dit qu’elle avait vu des serviteurs « ramasser l’argent à la pelle ».

Pour le reste, les images parlent d’elles-même : quand nous sommes arrivés à Touba, après une longue troute – je me permets ce néologisme pour désigner une route composée majoritairement de trous – nous avons été choqués par le contraste entre le luxe dispendieux de la grande mosquée, dont les murs sont faits de marbre rose, et la pauvreté visible des quartiers environnants. C’est bien simple, nous avions l’impression d’être au temps des bâtisseurs de cathédrales pendant notre Moyen-Âge !

La visite de la mosquée fut une expérience à la fois intéressante et pénible, tant le guide faisait preuve de mauvaise foi (« Ici à Touba il n’y a pas de pauvres, le marabout nourrit tout le monde ! ») et de révisionnisme à la sauce anti-française épicée.

Nous sommes sortis de là passablement vidés, et quelque peu troublés. À partir de ce jour nous n’avons plus regardé les cars rapides « Touba » du même oeil, et nous avons envoyé au diable tous les Baye Fall que nous avons croisés ensuite.

Voilà, c’était la leçon d’histoire religieuse du Sénégal !

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(vendredi 3 décembre)

Publié dans Sénégal | 2 commentaires

Pélican fait-il auDJOUDJrd’hui ?

(Ce titre désopilant est le fait de Guillaume, adressez-lui vos plaintes et félicitations éventuelles.)

Avant le départ, notre copain Augustin nous avait fourgué de force une paire de jumelles car « on ne part pas en Afrique, surtout au Sénégal, sans jumelles, vous verrez plein d’oiseaux ». Il avait raison !

Notre visite au Parc National des Oiseaux du Djoudj (dans le nord du Sénégal, près de Saint-Louis) a commencé par une nuit de lutte intense contre l’ennemi numéro 1 ici. Non, pas l’enfant qui crie « Toubab, cadeaux » autour de la voiture, non, pas les quidams qui nous harponnent pour nous montrer l’hôtel / le resto pas cher et tellement bien ou celui qui veut nous montrer « juste pour le plaisir des yeux » son atelier de tableaux de sable, sculpture sur bois ou autre « objet traditionnel » acheté seulement par les touristes.

Non. L’ennemi sournois auquel nous avons affaire depuis que nous sommes arrivés en Afrique subsaharienne est petit, s’active lorsque la nuit tombe et pousse l’outrecuidance jusqu’à signaler sa présence d’un bruit léger, mais bien présent, provocateur et agaçant. Oui, c’est le moustique. Enfin « le », façon de parler, il y en a plutôt quinze ou vingt qui nous narguent chaque soir.
Et même plus que ça, au Djoudj, endroit humide par excellence. D’où une lutte acharnée, et donc une nuit agitée et un réveil difficile presque à l’aube-char (si, si !).

Équipés en super-aventuriers, nous partons donc avec Bressy, notre guide, à la découverte des oiseaux du Djoudj.

 

Sur la visite en elle-même, nous n’en raconterons pas trop ici : les photos et quelques commentaires suffisent amplement.

Par contre, ce qui mérite d’être signalé, c’est que notre guide, Dressy, en plus d’être très professionnel, a également été le premier Africain doté d’un vrai bon sens écologique que nous avons rencontré depuis le début de notre voyage. Vous me direz « pour un guide dans un parc national, c’est le minimum, non ? », et je vous répondrai qu’ici, on est parfois atterré devant l’impensable : j’ai vu un étudiant en sciences de l’environnement, à Rabat, jeter son mégot par terre, au bord de l’océan, comme si de rien n’était.

Pendant la pause de midi, alors que Sophie tentait une petite sieste dans le van, j’ai tapé la causette avec Dressy. « Quand on trouve une chèvre morte, un matin, qu’on l’ouvre, et qu’on trouve dans son estomac une grosse boule de plastique, les gens doivent comprendre, non ? », me demande-t-il. Je lui fais part de la difficulté que nous éprouvons, Sophie et moi, dans les magasins, à faire comprendre aux commerçants que nous ne voulons pas de sacs plastique, car nous n’en avons pas vraiment besoin et que ça pollue. Déjà au Maroc, c’était comme ça, et ici c’est encore pire, car les sachets sont de mauvaise qualité ! « Mais les Sénégalais veulent toujours plus de sacs en plastique ! Si on ne leur en donne qu’un, ils en réclament un autre ! C’est pour ça que les commerçants en donnent toujours un, même pour une bouteille d’eau… »

Dressy a grandi dans un village de « déportés ». Ses parents et ancêtres vivaient autrefois dans le Djoudj, avant que le parc national ne soit créé. Quand les populations ont été déplacées, ce fut dur pour tout le monde, bien sûr. Certains ont résisté, même. Mais aujourd’hui, les villageois parviennent à vivre en partie du tourisme lié au parc. Ainsi, Bressy est devenu un excellent guide, formé par un autre excellent guide avant lui. Pendant la saison sèche, il vit du tourisme. Pendant l’hivernage (la saison humide), il travaille comme bénévole dans le parc et vit grâce à une agriculture de subsistance. « Et puis les gens s’entraident, dans les villages. C’est pas comme à la ville ! »

Dressy déplore l’exode rural. « Mais ce ne sont pas des gars de chez nous, dit-il, qui vont mourir dans des pirogues (il fait référence aux pirogues emmenant des candidats à l’émigration vers les Canaries, dont certaines ont coulé il y a quelque temps). Nos jeunes restent ici, à présent, car ils ont du travail, à présent, grâce au parc. Et grâce aux rizières aussi, maintenant. » Depuis quelques années, l’industrie du riz a commencé à se développer, en tirant parti de l’aménagement de cette partie du fleuve Sénégal.

Depuis 1972 l’OMVS, l’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal, vise à aménager le cours de ce fleuve important pour en tirer le plus grand bénéfice tout en respectant son milieu. Cette collaboration entre la Mauritanie, le Mali et le Sénégal, a notamment débouché sur la construction du barrage de Diama, mis en service en 1988. La possibilité d’empêcher ainsi la remontée des eaux salines dans le fleuve pendant la saison sèche, ce qui est un plus énorme pour l’agriculture, s’est doublée de la nécessité de bloquer une partie de l’eau saumâtre – mi douce, mi salée – dans les terres pendant cette même saison pour éviter de perdre complètement un milieu naturel lié à cette salinité intermédiaire. Ainsi a été formé le parc national des oiseaux, en prenant le nom du bras du fleuve Sénégal qui est ainsi « bloqué » : le Djoudj.

Ainsi coupée du fleuve, cette étendue d’eau s’assèche petit à petit au cours de la saison sèche, sa salinité augmentant donc progressivement en entraînant la mort de toutes les plantes sensibles au sel, qui pulluleraient autrement. Bressy me raconte encore qu’il y a quelques années, les piroguiers des villages avaient fait pression sur le parc pour qu’on alimente un peu plus longtemps en eau le Djoudj, pour qu’ils puissent ainsi continuer à emmener les touristes en pirogue jusqu’aux nichoirs des pélicans. On a frôlé alors la catastrophe écologique, car une espèce de plante a commencé a progresser de façon alarmante jusqu’à étouffer complètement le plan d’eau. Ils n’en sont pas encore débarrassés aujourd’hui…

Quoiqu’il en soit, si vous allez un jour au Sénégal, visitez le parc national des oiseaux du Djoudj ! Notre cher guide « Lonely Planet » nous avait dit que même sans aimer les oiseaux, on sortait de là avec l’envie de se passionner pour l’ornithologie. Et c’est vrai ! Demandez à Sophie…

Et encore merci pour les jumelles, copain Augustin !

Sophie et Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(mercredi 1er décembre)

Publié dans Sénégal | 3 commentaires

Cigarettes, whisky et p’tites pépées

Notre histoire d’amour avec Saint-Louis a mal commencé, disons-le tout net. Dès le premier soir, tandis qu’avec nos nouveaux copains Gilles et Michel, nous dégustions – enfin, je dégustais, Sophie n’aime toujours pas les vraies bières – une rafraichissante (à défaut d’être bonne) Flag, nous sommes tombés de haut quand nos compagnons en sont arrivés à la conclusion que le bar où nous nous trouvions devait servir, au moins ce soir-là, de lieu de pratique du plus vieux métier du monde. Après un mois de Maroc, ça choque (et ça rime) ! Non pas que la prostitution n’y existe pas – au contraire, elle est en constante progression : tu m’étonnes, ça coûte moins cher que d’entretenir une deuxième, troisième ou quatrième femme – mais elle est y est plus larvée, à part peut-être dans des villes occidentalisées comme Tanger ou Casablanca, et encore.

À Saint-Louis, au contraire, la prostitution s’affiche. Pas dans les rues, évidemment, mais dans les bars et les boîtes de nuit. N’Della, la serveuse sympa du comptoir avec laquelle nous avons rapidement fait connaissance, nous explique d’ailleurs pourquoi elle ne peut pas s’afficher avec un toubab – un blanc, en wolof  : « Si je sors avec un toubab, tu peux être sûr que les flics ils me voient, et ils m’amènent au poste pour y passer la nuit. Et quand je sortirai, ils me donneront un carnet de santé, comme aux putes ! » Nous lui demandons si ça fonctionne aussi dans l’autre sens, car il est connu que de nombreuses blanches « d’un certain âge » viennent prendre un bain de jouvence dans les pays d’Afrique de l’Ouest, et surtout au Sénégal et en Gambie, destinations les moins coûteuses de la sous-région. « Ah non, c’est t’es un mec y’a pas de problème, tu peux sortir avec une toubab… » – En gros, si tu es une fille et que tu sors avec un toubab, même jeune, t’es une pute. Mais si t’es un mec et que tu sors avec une toubab, c’est normal ! » – Waw (oui, en wolof) !, me répond-elle. C’est déprimant, mais dans cette partie de l’Afrique, la notion de « droits de la femme » n’est pas encore autre chose qu’un vœu pieux… et ce malgré les recommandations des religions chrétienne ou musulmane, ou encore des gouvernements – car la parité homme-femme existe dans la loi sénégalaise !

Dans cette ville au charme étrange, à l’architecture coloniale – pour ce qui est de l’île du moins, cœur vibrant de la cité, classé au patrimoine mondial de l’Unesco mais cependant en voie de délabrement – et à l’ambiance insaisissable, on croirait que la colonisation n’a jamais cessé d’être, qu’elle s’est juste transformée en une sorte de transaction ayant les vices de la chair comme pivot. « Les vieux toubabs viennent faire du fric chez nous, tant mieux s’ils prennent aussi nos femmes, elles pourront bien vite faire profiter leurs familles de cette manne. », m’a dit en substance Paco, un Sénégalais que j’ai rencontré bien plus tard, dans une autre ville où ce phénomène est encore plus présent. En effet, la solution pour ne pas recevoir de carnet de santé, c’est de se faire épouser. Et là, c’est le jackpot assuré ! « Tu crois quoi ? Bien sûr qu’elles ont leurs mecs qui les retrouvent en ville quand le vieux a le dos tourné… faut bien qu’elles trouvent leur plaisir quelque part ! »

Commerçants, coopérants, écrivains venus chercher l’inspiration… nous en avons croisé quelques-uns, des blancs venus se recréer une jeunesse à grands coups de rayons UV et d’endorphines couleur d’ébène. Gilles et Jérémie, deux voyageurs français rencontrés sur le tard, hélas, nous ont même dit avoir croisé deux jeunes Belges qui ne cachaient pas que le voyage au Sénégal relevait du tourisme sexuel et qu’ils planifiaient déjà un prochain trip en Thaïlande ! « Glauque » est le mot que vous cherchiez, je crois.

Dès qu’on quitte l’île de Saint-Louis pour aller côté continent ou côté Langue de Barbarie (une presqu’île située vers l’océan), c’est l’Afrique en plein. Là aussi, le choc est rude.

Du côté continental, mon expérience s’est bornée aux rencontres avec les représentants corrompus – est-il nécessaire de le préciser – de la police locale. Vous vous souvenez de l’histoire du passavant ? J’avais vingt-quatre heures pour aller jusque Dakar faire tamponner le carnet de passage en douane du véhicule… et je l’ai fait, dans la journée du 25 novembre. Ce qu’on ne m’avait pas dit, c’est que je devais d’abord me mettre en ordre d’assurance, celle prise en Mauritanie n’étant pas valable au Sénégal, contrairement à ce qu’on nous avait annoncé. Mais comment aurions-nous pu être mis au parfum, étant donné qu’à l’heure où nous passions la douane à Diamma, le bureau d’assurance du barrage était fermé ? Bref, je vous épargne les détails – il faut en garder à raconter pour le retour – mais au cours de cette horrible journée pendant laquelle j’ai fait l’aller-retour sur Dakar en convoi avec Gilles qui, lui, descendait ensuite vers la Casamance, ces salopards de flics auront réussi à me sucer plus de vingt-mille francs CFA (trente euros) pour défaut d’assurance – sans blague ! – et excès de vitesse fictif – tu crois qu’ils ont des radars, peut-être ? Nous l’avons appris plus tard, mais avant et après la fête de Tabaski (nom local de la fête du mouton), les flics sont plus « actifs » car ils doivent rembourser les crédits  pris pour acheter leurs moutons. Et en particulier ceux de Saint-Louis, car c’est par là  que les « nouveaux » (comme nous) arrivent ! Inutile de dire que j’étais à ramasser à la petite cuiller lorsque Sophie m’a récupéré le soir, m’attendant au « Comptoir », qui n’était pas encore devenu notre bar favori de Saint-Louis, en compagnie de notre pote belge Michel, le photographe-dragueur à qui je l’avais confiée, et de N’Della, la fameuse serveuse avec laquelle ce dernier commençait à faire plus « ample » connaissance…

Parlons-en, du « Comptoir » ! Stéphane, le patron français d’origine éthiopienne, autant apprécié des expats qu’honni par les Sénégalais qui le tiennent pour plus rascar envers eux que les toubabs eux-même, était certes fort sympathique et avait un bon petit choix de whiskies – il gardait cependant le meilleur pour lui – mais c’est surtout par la force des choses, l’inertie et les besoins de connexion internet, que ce bar est devenu notre camp de base. Qui plus est, nous étions certains d’y retrouver facilement Michel, occupé à roucouler auprès de la nouvelle copine de Sophie, N’Della. Tant qu’on parle de restos et de bars, ce qui est significatif, c’est la différence de public et de tarifs entre les établissements pour toubabs où l’on paie sa Flag 1000 francs CFA, et ceux pour Sénégalais, comme la Linguère, petit resto situé également sur l’île et que nous recommandons chaudement, où l’on peut manger pour à peine deux fois plus cher.

Il nous a fallu un bout de temps pour oser traverser le pont qui relie l’île à la Langue de Barbarie. Sur la presqu’île, c’est un autre monde. Les pêcheurs partent en mer, préparent leurs filets, fument les poissons, tandis que les femmes leur amènent à manger et que leurs enfants jouent dans l’eau crasseuse du fleuve Sénégal, une eau dans laquelle vous ne laisseriez pas même aller votre chien, tout ça dans le brouhaha et la fumée engendrés par les va et vient incessants des camions maliens qui transportent le précieux poisson vers leur pays sans mer. Petite remarque à part, il paraît que ces camionneurs ont carrément un budget « bakchich », assez conséquent, pour leurs trajets. Il paraît aussi que nombre des pêcheurs que nous voyons sont bien plus riches qu’on ne le penserait à première vue, mais qu’ils refusent obstinément de quitter les maisons précaires et insalubres construites sur cette bande de terre que leurs ancêtres ont occupés avant eux.

C’est pourtant également sur cette fameuse Langue de Barbarie que nous avons trouvé l’hôtel Mermoz, que nous cherchions pour la bonne raison que son propriétaire et gérant, Philippe Le Grand, n’est autre que le consul honoraire de Belgique à Saint-Louis. Ce charmant compatriote nous a d’ailleurs fait l’honneur de nous accueillir pour deux jours dans son hôtel situé sur la plage, et c’est ainsi que nous avons pu bénéficier du confort d’une jolie chambre en bungalow… ça change du van, évidemment !

Saint-Louis est une ville qui vit beaucoup la nuit… et nos horaires s’en sont durement ressentis ! Et c’est la nuit en effet qu’il faut sortir, pour bénéficier de sa fraîcheur bienfaisante tout d’abord, mais aussi pour rencontrer ses oiseaux, et ils sont nombreux ! En matière d’oiseaux de nuit, c’est en cherchant notre premier repas d’une journée commencée fort tard que nous avons eu la surprise de retrouver une vieille connaissance… Lors de notre séjour dans la capitale marocaine (voir « À Rabat, comme les fardes »), j’avais eu l’occasion de rencontrer, devant l’ambassade de Mauritanie, des Sénégalais qui descendaient des bagnoles vers leur pays. Business, business… L’un d’eux, nommé Amath, m’avait dit qu’il serait basé à Saint-Louis pour un temps mais, hélas, nous avions perdu ses coordonnées. L’île étant un village, nous avons donc eu la chance de tomber sur lui, alors qu’il récupérait de sa dure soirée de la veille en se baladant avec son jeune fils et ses potes français, Gilles et Jérémie, dont j’ai déjà parlé plus haut.

C’est donc avec Amath, Gilles, Jérémie et par la suite N’Della, qui les connaissait justement, que nous avons passé notre dernière soirée dans cette drôle de ville. Changement d’ambiance ! Nous avons compris alors qu’il fallait avoir un Sénégalais dans sa poche pour pouvoir vraiment découvrir le Sénégal… Sympa comme tout, Amath aurait bien été disposé à nous trimballer avec lui. Malheureusement, vivant à présent en France avec sa nouvelle femme, il n’était revenu au pays que pour régler la procédure de regroupement familial pour son fils et devait partir à Dakar, tandis que nous visions d’abord le parc du Djoudj.

Peu importe, nous avons profité du moment ! Nous avons été introduits dans le repaire des comparses, qui squattaient dans un ancien bâtiment de l’administration coloniale, en cours de restauration ! Ancien DJ très en vue à Saint-Louis, Amath en a gardé un goût prononcé pour la fiesta, les nuits sans heure, les rencontres, la fumette et … les sapes ! Comme ses potes français le disent, Amath est un « sapeur » (voir ici). Pour vous donner une idée : là, il n’était venu à Saint-Louis que pour passer quelques jours, et il avait emporté – nous les avons vues, elles étaient alignés sur le sol du squat, à côté de la paillasse sur laquelle il dormait entre deux sorties – plus de paires de chaussures que ce que Sophie possède en Belgique ! Il faut dire que les Sénégalais, quels que soient leurs niveaux de vie, accordent beaucoup d’importance à leur apparence, et on peut les admirer pour cela. L’expérience la plus délirante de la soirée a été de se faire passer les faux cheveux de N’Della. En effet, l’écrasante majorité des Sénégalaises portent des perruques très bien réalisées, et c’est parfois très difficile, pour les toubabs, de reconnaître les femmes qu’ils connaissent car elles peuvent changer de tête du jour au lendemain !

En quittant Saint-Louis pour nous rendre au parc national des oiseaux du Djoudj, après une petite semaine passée dans cette cité aux multiples visages, Sophie et moi étions circonspects. Et si nous avions rencontré Amath plus tôt ? Et si nous étions arrivés juste à deux ? Et si nous avions pu passer une journée avec N’Della ? Et si… ?

C’est la difficulté du voyage, quand on cherche à être aussi autre chose qu’un simple touriste – et je dis bien « aussi », car touristes, nous le sommes et le restons forcément.  On ne maîtrise pas l’arbre des rencontres, il se crée par devers nous. On a beau essayer de la forcer par tel comportement, telle démarche vers l’autre, « la » rencontre qu’on espère reste toujours une contingence. Et de ce fait, il n’y a pas de raison d’être déçu. Si elle advient, même trop tard, il faut la saisir pour ce qu’il en reste. Si elle ne vient pas, eh bien ! ce sera pour la prochaine fois…

Je ne résiste pas à l’envie de citer fort à propos François Mauriac : « Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont accordées à notre destinée et ont une signification qu’il appartient à chacun de découvrir. »

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(du jeudi 25 au mardi 30 novembre)

Publié dans Sénégal | 1 commentaire

Une Flag bien méritée !

« Attendez d’avoir passé le fleuve… » nous avaient répondu Michel et Gilles tandis que Sophie et moi leur faisions part de notre impression sur Nouakchott en des termes du style « là, brusquement, c’est l’Afrique » – et je sais ce que cette expression a d’absurde d’un strict point de vue géographique.

Le fleuve Sénégal… C’était l’objectif de cette journée du 24 novembre, qui s’annonçait chaude et qui, nous ne le savions pas encore, allait être longue. Très, très longue. Nous avions rencontré, par hasard comme d’habitude, deux compatriotes fort sympathiques, célibataires endurcis et baroudeurs occasionnels : Gilles et Michel. Le premier descendait une voiture en Casamance, pour des parents habitant là-bas, le second avait sauté sur l’occasion pour accompagner son pote dans une petite virée sympa. Un peu « vieux couple » sur les bords – ils ne m’en voudront pas s’ils me lisent – ils avaient accepté, peut-être pour les distraire de leurs disputes, notre demande de faire ensemble la route jusque Saint-Louis, de l’autre côté du fleuve… côté sénégalais.

En effet, nous avions la même analyse de la situation : il fallait éviter à tout prix le poste frontière de Rosso, son bac vraisemblablement foireux, ses douaniers casse-c… et ses flics corrompus jusqu’à la moelle. Ce choix avait un prix : pour atteindre le point de passage alternatif, le poste-frontière du barrage de Diamma, situé plus à l’Ouest, donc plus près de l’embouchure du fleuve Sénégal, il faudrait emprunter une piste sur de nombreux kilomètres. Comme nous étions déjà dans la saison sèche, cela ne devait pas trop poser de problème, a priori. Le prix de la tranquillité, pensions-nous…

« Allez courage, demain soir on se boira une Flag peinard à Saint-Louis ! », avait dit Gilles la veille, pour nous motiver avant la nuit.

Partis finalement assez tard – la faute à une soirée trop longue – nous roulons à présent en plein cagnard, et à pleine vitesse, ce qui est assez relatif pour notre cher Biroute. Cependant, Sophie et moi commençons déjà à réaliser que nous avons négligé un détail : un van n’avance pas à la même vitesse qu’un Land Rover récent, a fortiori sur piste. Et autant nous avons pris le pli, depuis notre départ, de rouler pépère, par sécurité et pour être cool, autant Gilles, qui est le chauffeur du Land, semble plutôt avoir des fourmis dans la pédale de droite à force de nous attendre. Nous aurions dû en parler avant, mais dans la précipitation…

Jusqu’au début de la piste, la situation est conforme à ce que nous avons vécu jusqu’ici, en à peine plus stressante : des trous disposés de telle façon qu’il est parfois impossible de tous les éviter en même temps, des ânes qui s’ingénient à traverser en file devant vous juste au moment où une bagnole arrive en sens inverse quand ce ne sont pas des troupeaux d’enfants qui accourent – je veux dire, littéralement – vers votre véhicule si vous avez le malheur de trop ralentir en traversant un village. Et les paysages qui changent, devenant de moins en moins sahariens et de plus en plus sahéliens.

Guidés par un camion dont le chauffeur a fait le petit détour en espérant un cadeau – une boîte de thé dans notre cas (tiens, tiens…) – nous trouvons enfin la piste. Il est déjà passé seize heures, nous n’avons rien mangé depuis le matin et va commencer ce qui reste à ce jour mon expérience de conduite la plus intense : quelques dizaines de bornes de pistes à environ 70 kilomètres/heure. Au volant du Land, Gilles donne le rythme, et nous suivons tant bien que mal… Oh, bien sûr, ce n’est que de la piste rocailleuse – on dit gravel road pour faire chic – et sablonneuse par endroit, mais avec un van comme Biroute, c’est déjà quelque chose, à cette vitesse ! Surtout que la première partie de ladite piste n’est qu’une succession de (gros) creux et de (grosses) bosses, sans visibilité, donc. Ajoutez à cela les phases d’aveuglement complet pendant quelques secondes à chaque véhicule croisé qui soulève son nuage de poussière, et vous avez une idée de la situation.

Quand on a de la puissance, il est facile de rattraper une petite erreur de manœuvre, ou de gérer un tas de sable imprévu… Mais les fourgons VW syncro version diesel, comme le nôtre, ont un gros point faible : leur moteur, qui est le même que celui d’une Golf de l’époque, 1,6 TD ! Pour pousser les quelque trois tonnes de ferraille, de bois, de vêtements, de bouffe que nous trimballons, c’est parfois un peu léger. Du coup, si je ne veux pas devoir reprendre en première courte tous les cent mètres ou m’enterrer dans le premier tas de sable venu, il ne faut pas trop freiner. Et surtout, surtout, rester concentré en permanence pour ne pas nous envoyer dans le décor ou avoir de la casse.

Nous passons avec succès cette première partie de l’épreuve, en mode « montagnes russes », serrant les fesses à chaque sommet de colline en priant pour qu’il n’y ait rien en face, échangeant des regards inquiets à chaque secousse un peu trop forte en espérant que rien n’est cassé à l’arrière et ouvrant des yeux ronds en voyant un contrôle de gendarmerie au beau milieu de la brousse (« Un cadeau pour les enfants ? »). Et après longtemps, longtemps, enfin, il y a un village en vue ! Petite pause pour se réhydrater, se dégourdir les jambes, et on repart !

Je croyais que le plus dur était passé, je me trompais : à peine quelques dizaines de mètres plus loin, une grosse embardée du van me rappelle à l’ordre. Aucune fraction de seconde de distraction ou de relâche n’est permise quand on conduit sur piste, et aucune n’est pardonnée : on paie cash, dans la milliseconde. Refroidi, je me remets en route. Nous traversons des rizières sur de petites pistes surélevées, guidés par des villageois pendant un moment, et soudain nous passons un petit pont, puis un dernier contrôle des gendarmes mauritaniens (« Allez, un dernier cadeau, après c’est la frontière ! ») avant d’entrer dans le parc national du Diawling, dernière étape de ce périple qui doit nous mener au barrage.

La longue piste rectiligne qui traverse le parc est en réfection, aussi devons-nous rouler en contrebas, au bord de la zone inondable, sur de la boue vaguement séchée. Les fesses serrées, tellement le van est parfois penché sur le côté, entre le talus et l’étendue de boue molle, nous allons arriver au bout de nos peines quand, en quelques secondes, c’est la galère : juste le temps d’hésiter, de ne pas écouter ses tripes, et de le regretter.

Cela faisait un bout de temps que nous avions perdu de vue le Land Rover. Soudain, nous le voyons, arrêté un peu devant nous. Il est remonté sur la piste principale. Par la gauche, ou par la droite ? Par la droite, visiblement, qui est pourtant l’endroit le plus boueux. S’il passe, je passe, non ? « Non », me crie mon instinct. On devrait toujours écouter son instinct.

Si j’avais eu une fraction de seconde de plus, je serais allé par la gauche. Mais je ne l’avais pas, et nous nous sommes embourbés en beauté.

Un villageois qui passe par là nous donne un coup de main, gagnant en même temps sa journée vu le cadeau que nous lui laissons et, avec l’aide de la puissance motrice du Land Rover, Biroute est sorti de sa gangue de boue en un peu plus d’une demi-heure, sous le regard moqueur d’un phacochère qui passe par là, curieux sans doute de voir des humains s’activer dans la boue avec autant d’entrain que ses propres – enfin, façon de parler – congénères.

Nous sommes enfin de retour sur la piste en « dur ». La nuit tombe, et nous pensons à nous arrêter pour dormir là. Des escadrilles entières de moustiques rageurs ont tôt fait de nous faire changer d’avis. En route pour la frontière, puisque tel est notre destin du jour ! J’ai beau ne pas croire au Destin, sur le moment nous en venons à penser qu’il est écrit quelque part que cette journée doit être pourrie jusqu’au bout.

Après d’interminables kilomètres sur une piste d’un genre encore inconnu de nous – ce qu’on appelle de la « tôle ondulée », sur laquelle il faut rouler soit très lentement, soit très vite, sans quoi soit on se tasse la colonne vertébrale à un rythme accéléré, soit on explose (si l’on est chauffeur d’un des camions du film « Le salaire de la peur » avec Yves Montand) – en esquivant cette fois des charrettes qui viennent sans feux et à contresens, nous arrivons en vue du fameux barrage. Serions-nous au bout de nos peines ?

Tu rêves, Geneviève ! La lambada des salopards commence déjà du côté mauritanien quand un policier véreux – au Sénégal, c’est presque un pléonasme – qui vient d’extorquer dix euros à Gilles pour « heures supplémentaires » (il est passé 18h, vous comprenez) essaie de nous taper à notre tour. Mais alors, dans un duo d’impro parfaitement orchestré entre Sophie et moi, en une subtile alternance entre manipulation (Sophie : « Pourrais-je voir le texte qui précise que nous devons payer dix euros ? ») et mensonge culpabilisant (Guillaume : « Vos collègues viennent déjà de nous prendre de l’argent, et il ne nous reste que ce que j’ai en poche pour payer la douane sénégalaise, alors quoi, qu’est-ce qu’on fait ? »), nous parvenons à déjouer le piège grossier que ce fonctionnaire nous tendait.

La barrière s’ouvre, nous traversons le barrage glauque, éclairé seulement ça et là par de grosses lampes autour desquelles volent des nuées d’insectes variés, pour arriver enfin… à une autre barrière fermée par un cadenas. Un type arrive lentement, en traînant ses clapettes sur le sol. Il faut payer 5000 francs CFA. Nous ne les avons pas. Michel s’énerve sur le type, qui part en boudant, expliquant que c’est l’heure de manger, de toute façon. En attendant qu’il arrête de bouder, ou qu’il finisse de manger, peu importe, nous décidons de nous mettre en quête des bureaux de douane et de police, histoire de régler déjà la paperasse.

Au bureau de police, accueil peu chaleureux d’un type sans uniforme, râlant vraisemblablement qu’on le dérange tandis qu’il regarde un téléfilm en compagnie d’une poule qui se prélasse sur le lit (mais que fait un lit dans un bureau de police ?) à côté. Au bureau de douane : « heures supplémentaires ». Pas de chance, le type A un papier. Il faut payer. Je réalise alors l’absence du billet de vingt euros que j’avais préparé dans ma poche, du côté mauritanien. Pas moyen de le retrouver. Et m…. ! Sans trop y croire, je retraverse le pont, toujours aussi glauque, me demandant ce que les types qui traînent là balancent à l’eau – je comprends plus tard qu’ils pêchent, en fait – pour aller demander aux policiers mauritaniens, la bouche en cœur, s’ils n’auraient pas à tout hasard retrouvé un billet de vingt euros, mais si, vous savez, celui que j’ai dit que je n’avais pas tout à l’heure, quand je ne voulais pas vous payer…

Bref, je dois sacrifier notre dernier – le vrai dernier – billet d’euros pour le changer en CFA afin de pouvoir payer ce salopard de gardien de barrière et ce salopard de douanier. L’ultime mauvaise nouvelle de la journée m’est assénée par ce dernier : malgré notre carnet de passage en douane, nous n’obtenons pour le véhicule qu’un « passavant » temporaire de vingt-quatre heures, qui sera prolongé à condition que nous présentions, dans le délai imparti, le carnet de passage en douane aux bureaux de la douane du port Nord de Dakar, à plus de trois heures de route d’ici. Super ! La réalisation du passavant semble en outre faire appel à une technologie trop avancée pour que je puisse la saisir car le gars met une plombe à le faire.

Inspection du véhicule, blabla, et nous voici enfin, enfin, enfin (!) entrés au Sénégal. Au vu de la quantité de bagnoles d’immatriculations diverses qui restent stationnées là, tout le monde n’a pas notre « chance »… Cerise sur le gâteau, nous avons encore droit à un contrôle de police assez peu aimable sur les quelques bornes qui nous séparent encore de Saint-Louis. Cela ne fait pas une heure, et nous en avons déjà marre du Sénégal.

Heureusement, tout a une fin, les meilleures choses comme les pires. Je ne pourrais plus dire quelle heure il est quand nous passons enfin le pont branlant qui relie l’île de Saint-Louis au continent. Tout ce que je peux dire, c’est que dans les annales, on retiendra que cette journée s’est terminée lorsque mes lèvres se sont posées dans la mousse d’une bonne – toutes proportions gardées – Flag servie par une ravissante serveuse et ex-mannequin prénommée N’Della.

Et vous savez quoi ? C’est bon, la bière !

Guillaume

Ce diaporama nécessite JavaScript.

(mercredi 24 novembre)

« Attendez d’avoir passé le fleuve… » nous avaient répondu Michel et Gilles tandis que Sophie et moi leur faisions part de notre impression sur Nouakchott en des termes du style « là, brusquement, c’est l’Afrique » – et je sais ce que cette expression a d’absurde d’un strict point de vue géographique.

Le fleuve Sénégal… C’était l’objectif de cette journée du 24 novembre, qui s’annonçait chaude et qui, nous ne le savions pas encore, allait être longue. Très, très longue. Nous avions rencontré, par hasard comme d’habitude, deux compatriotes fort sympathiques, célibataires endurcis et baroudeurs occasionnels : Gilles et Michel. Le premier descendait une voiture en Casamance, pour des parents habitant là-bas, le second avait sauté sur l’occasion pour accompagner son pote dans une petite virée sympa. Un peu « vieux couple » sur les bords – ils ne m’en voudront pas s’ils me lisent – ils avaient accepté, peut-être pour les distraire de leurs disputes, notre demande de faire ensemble la route jusque Saint-Louis, de l’autre côté du fleuve… côté sénégalais.

En effet, nous avions la même analyse de la situation : il fallait éviter à tout prix le poste frontière de Rosso, son bac vraisemblablement foireux, ses douaniers casse-c… et ses flics corrompus jusqu’à la moelle. Ce choix avait un prix : pour atteindre le point de passage alternatif, le poste-frontière du barrage de Diamma, situé plus à l’Ouest, donc plus près de l’embouchure du fleuve Sénégal, il faudrait emprunter une piste sur de nombreux kilomètres. Comme nous étions déjà dans la saison sèche, cela ne devait pas trop poser de problème, a priori. Le prix de la tranquillité, pensions-nous…

Partis assez tard – la faute à une soirée trop longue – nous roulions en plein cagnard, et à pleine vitesse, ce qui est assez relatif pour notre cher Biroute. Cependant, Sophie et moi commencions déjà à réaliser que nous avions négligé un détail : un van n’avance pas à la même vitesse qu’un Land Rover récent, a fortiori sur piste. Et autant nous avions pris le pli, depuis notre départ, de rouler pépère, par sécurité et pour être cool, autant Gilles, qui était le chauffeur du Land, avait plutôt des fourmis dans la pédale de droite à force de nous attendre. Nous aurions dû en parler avant, mais dans la précipitation…

Jusqu’au début de la piste, la situation était conforme à ce que nous avions vécu jusqu’ici, en à peine plus stressante : des trous disposés de telle façon qu’il est parfois impossible de tous les éviter en même temps, des ânes qui se ruent pour traverser devant vous juste au moment où une bagnole arrive en sens inverse quand ce ne sont pas des troupeaux d’enfants qui accourent – je veux dire, littéralement – vers votre véhicule si vous avez le malheur de trop ralentir en traversant un village. Et les paysages qui changent, devenant de moins en moins sahariens et de plus en plus sahéliens.

Guidé par un camion dont le chauffeur avait fait le petit détour en espérant un cadeau – une boîte de thé dans notre cas (tiens, tiens…) – nous trouvâmes enfin la piste. Il était déjà passé seize heures, nous n’avions rien mangé depuis le matin et allait commencer ce qui reste à ce jour mon expérience de conduite la plus intense : quelques dizaines de bornes de pistes à environ 70 kilomètres/heure. Au volant du Land, Gilles donnait le rythme, et nous suivions tant bien que mal… Oh, bien sûr, ce n’était que de la piste rocailleuse – on dit gravel road pour faire chic – et sablonneuse par endroit, mais avec un van comme Biroute, c’est déjà quelque chose, à cette vitesse ! Surtout que la première partie de ladite piste n’était qu’une succession de (gros) creux et de (grosses) bosses, sans visibilité, donc. Ajoutez à cela les phases d’aveuglement complet pendant quelques secondes à chaque véhicule croisé qui soulève son nuage de poussière, et vous avez une idée de la situation.

Quand on a de la puissance, il est facile de rattraper une petite erreur de manœuvre, ou de gérer un tas de sable imprévu… Mais les vans VW syncro, comme le nôtre, ont un gros point faible : leur moteur, qui est le même que celui d’une Golf de l’époque, 1,6 TD ! Pour pousser les quelque trois tonnes de ferraille, de bois, de vêtements, de bouffe que nous trimballons, c’est parfois un peu léger. Du coup, si je ne voulais pas devoir reprendre en première courte tous les cent mètres ou m’enterrer dans le premier tas de sable venu, il ne fallait pas trop freiner. Et surtout, surtout, rester concentré en permanence pour ne pas nous envoyer dans le décor ou avoir de la casse.

Nous passâmes avec succès cette première partie de l’épreuve, en mode « montagnes russes », serrant les fesses à chaque sommet de colline en priant pour qu’il n’y ait rien en face, échangeant des regards inquiets à chaque secousse un peu trop forte en espérant que rien n’était cassé à l’arrière et ouvrant des yeux ronds en voyant un contrôle de gendarmerie au beau milieu de la brousse (« Un cadeau pour les enfants ? »). Et après longtemps, longtemps, enfin, il y avait un village en vue ! Petite pause pour se réhydrater, se dégourdir les jambes, et on repart !

Je croyais que le plus dur était passé, je me trompais : à peine quelques dizaines de mètres plus loin, une grosse embardée du van me rappela à l’ordre. Aucune fraction de seconde de distraction ou de relâche n’est permise quand on conduit sur piste, et aucune n’est pardonnée : on paie cash, dans la milliseconde. Refroidi, je me remis en route. Nous traversions des rizières sur de petites pistes surélevées, guidés par des villageois pendant un moment, et soudain nous passâmes un petit pont, puis un dernier contrôle des gendarmes mauritaniens (« Allez, un dernier cadeau, après c’est la frontière ! ») avant d’entrer dans le parc national du Diawling, dernière étape de ce périple.

La longue piste rectiligne qui traversait le parc était en réfection, aussi devions-nous rouler en contrebas, au bord de la zone inondable, sur de la boue vaguement séchée. Les fesses serrées, tellement le van était parfois penché sur le côté, entre le talus et l’étendue de boue molle, nous allions arriver au bout de nos peines quand, en quelques secondes, ce fut la galère : juste le temps d’hésiter, de ne pas écouter ses tripes, et de le regretter.

Cela faisait un bout de temps que nous avions perdu de vue le Land Rover. Soudain, nous le vîmes, arrêté un peu devant nous. Il était remonté sur la piste principale. Par la gauche, ou par la droite ? Par la droite, visiblement, qui était pourtant l’endroit le plus boueux. Si j’avais eu une fraction de seconde de plus, je serais allé par la gauche. Mais je ne l’avais pas, et nous nous sommes embourbés en beauté.

Un villageois qui passait par là nous donna un coup de main, gagnant en même temps sa journée vu le cadeau que nous lui laissâmes et, avec l’aide de la puissance motrice du Land Rover, Biroute fut sorti de sa gangue de boue en un peu plus d’une demi-heure, sous le regard moqueur d’un phacochère qui passait par là, curieux sans doute de voir des humains s’activer dans la boue avec autant d’entrain que ses propres – enfin, façon de parler – congénères.

Nous étions enfin de retour sur la piste en « dur ». La nuit tombait, et nous pensions à nous arrêter pour dormir là. Des escadrilles entières de moustiques rageurs eurent tôt fait de nous faire changer d’avis. En route pour la frontière, puisque tel était notre destin du jour ! J’ai beau ne pas croire au Destin, sur le moment nous en venions à penser qu’il était écrit quelque part que cette journée devait être pourrie jusqu’au bout.

Après d’interminables kilomètres sur une piste d’un genre encore inconnu de nous – ce qu’on appelle de la « tôle ondulée », sur laquelle il faut rouler soit très lentement, soit très vite, sans quoi soit on se tasse la colonne vertébrale à un rythme accéléré, soit on explose (si l’on est chauffeur d’un des camions du film « Le salaire de la peur » avec Yves Montand) – en esquivant cette fois des charrettes qui viennent sans feux et à contresens, nous arrivons en vue du fameux barrage. Serions-nous au bout de nos peines ?

Publié dans Mauritanie, Sénégal | 1 commentaire